Son rêve aujourd'hui : assister à l'inauguration du nouveau tram.
En 1940, Suzanne arrive au Mans et entre comme poinçonneuse à l'Ouest Électrique, société de gestion du tram du Mans. « Au bout de quinze jours, se souvient-elle, le patron m'a fait passer mon permis pour devenir conductrice. » En une matinée, elle va apprendre à passer les trois vitesses et surtout à bloquer la machine en cas d'accident : « Il pouvait y avoir des enfants imprudents qui traversaient la rue... »
Aussi étonnant que cela puisse paraître Suzanne partage ce travail de conductrice avec six autres collègues, uniquement des femmes. Elle évoque les lignes parcourues : Bollée, fréquentée par les « femmes de docteurs » ; Pontlieue, « un quartier pauvre qui avait mauvaise réputation » ; les Maillets, « où il y avait les ouvriers qui avaient réussi »... Mais le tram desservait aussi l'Étoile, la gare, l'Hôpital... « Au début, le tram passait rue des Minimes, mais ça embêtait les commerçants, alors on est passé par le boulevard René-Levasseur pour rejoindre la République. »
« Le vendredi, c'était jour de marché, place de la République, et il fallait que j'appuie beaucoup sur ma sonnette à pied pour que les piétons se rangent ! » Dans les années 40, il y avait très peu de voitures en circulation, seulement des voitures conduites par des chevaux. Suzanne se rappelle que l'ambiance de travail était agréable, seuls les contrôleurs étaient sévères, « s'ils trouvaient un passager qui n'avait pas de ticket, la poinçonneuse perdait sa prime ! » La poinçonneuse, qui portait ses tickets autour de la taille.
À cette époque, les employés du tram travaillaient huit heures par jour y compris le dimanche, ils avaient un jour de récupération dans la semaine. Les conductrices allaient chercher leur tram le matin à 7 h au dépôt, rue du Port, et le ramenaient à 20 h. Il était de couleur orange, lui aussi ! Des employés s'occupaient de l'entretien pendant la nuit et Suzanne dit qu'il n'y avait jamais de problèmes avec la trentaine de passagers qui montaient dans les quatre wagons. « La ville était très calme. »
En 1947, c'est la fin du tram remplacé par le trolleybus et la fin de la belle aventure pour Suzanne. « Cette période de ma vie a été très heureuse ; dans mon tram, j'étais ma maîtresse ! » Mais elle s'est consolée en conduisant sa Traction Avant pendant 24 ans, parcourant, au volant, jusqu'à 1 000 km avec son mari pour se rendre en Savoie.
Que pense-t-elle de la remise en marche du tram ? « C'est formidable ! Vous verrez, les gens seront contents, ils auront moins d'ennuis qu'avec leurs voitures... Le tram ça glisse tout seul ! » Avec un brin de nostalgie, elle lance : « Ah ! si j'étais jeune, je foncerai pour aller le conduire ! »
Aujourd'hui, Suzanne Boymond coule des jours de repos bien mérités à la maison de retraite le Monthéard. Annie Perez, l'animatrice, a adressé un courrier au maire pour que l'ancienne conductrice assiste à l'inauguration plus de 60 après l'avoir quitté son tram !